CHAPITRE CINQUANTE
« Empreinte hyper, lieutenant », déclara le technicien sur capteurs. Le lieutenant Oliver Bristow se pencha par-dessus son épaule pour observer lui-même l’écran.
Quoique centre administratif du secteur de Madras, le système de Meyers n’était pas une ruche bourdonnante de commerce interstellaire. Il voyait rarement plus de deux ou trois translations hyper par jour, et que plusieurs jours voire plusieurs semaines s’écoulent sans une seule arrivée n’avait rien d’étonnant.
La circulation avait un peu augmenté après le fiasco de Monica mais la plupart des « enquêteurs spéciaux » et agents des services de l’inspecteur général étaient déjà repartis. Certains, pour autant que Bristow eût pu s’en rendre compte, ne s’étaient pas même donné la peine de défaire leurs bagages. Leur venue en Meyers suffisait à prouver leur dévouement à leur tâche, et ils n’avaient pas de raison d’enquêter pour de bon puisqu’on les avait informés des conclusions de leurs rapports avant même de les envoyer sur place.
Les affaires avaient toutefois récemment repris pour le poste de contrôle. L’arrivée de la force d’intervention de l’amiral Crandall, trois semaines plus tôt, avait provoqué plus d’agitation que Bristow n’en avait jamais connu en Meyers. Les croiseurs de combat de l’amiral Byng représentaient déjà plus de puissance de feu qu’aucun système des Marges n’en connaîtrait sans doute jamais, mais ils n’étaient rien auprès de la 496e Force d’intervention. Bristow ne se rappelait pas avoir vu auparavant un seul vaisseau du mur dans ce trou, encore moins une force d’intervention complète, avec les unités de soutien appropriées. S’il ne savait pas trop ce que faisait là l’amiral Crandall, on pouvait parier qu’il ne s’agissait pas d’une promenade de santé, ce qui rendait les arrivées imprévues intéressantes. On ne savait jamais laquelle était ce qu’attendait Crandall, quoi que ce fût.
« Qu’est-ce que vous en dites, Coker ? demanda-t-il.
— Difficile de se prononcer à cette distance, monsieur. »
Le second maître Alan Coker, comme Bristow, appartenait à la Hotte des frontières. Le lieutenant soupçonnait qu’un officier de la Flotte de guerre tel que ceux qui composaient l’état-major de Byng ou dirigeaient les supercuirassés de Crandall aurait jugé cette réponse lamentablement peu professionnelle. Ce n’était pas son cas. Sans doute en partie parce que, selon lui, contrairement à la plupart des officiers de la Flotte de guerre qu’il connaissait, le second maître Coker réussirait bel et bien à trouver son postérieur s’il se servait de ses deux mains.
« On répète depuis des mois qu’il faut remplacer les capteurs couvrant ce secteur, reprit le sous-officier sur un ton assez aigre, et il n’y a vraiment pas à se vanter de la résolution qu’on obtient. Si je devais avancer une hypothèse, cela dit, d’après la signature d’impulseur, je dirais que c’est un contre-torpilleur. Ça peut aussi être un croiseur léger – certaines des flottes minables de la région ont encore des croiseurs affreusement petits – mais, en tout cas, je ne crois pas que ce soit plus gros.
— Un croiseur léger ? répéta Bristow, qui se redressait lentement en se grattant un sourcil.
— Peut-être, monsieur. Comme je disais, ça ressemble plus à un contre-torpilleur, répondit Coker, et son supérieur hocha la tête.
— Tenez-le à l’œil. Prévenez-moi dès qu’il branche son transpondeur.
— À vos ordres. »
Bristow tapota l’épaule du second maître, croisa les mains dans le dos puis, pensif, fit lentement les cent pas dans le compartiment étroit. Coker avait raison en ce qui concernait l’état des capteurs mais il était passé maître dans l’art de se faire obéir d’un matériel inadéquat, et il avait l’œil pour identifier les vaisseaux. S’il disait que c’était un contre-torpilleur, c’était donc sans doute un contre-torpilleur. Ce qui était intéressant puisque, autant que Bristow le sût, les seuls contre-torpilleurs solariens du secteur étaient partis avec l’amiral Byng ou encore ici même, en Meyers.
« Permission de monter sur la passerelle, commandant ? »
Grégor O’Shaughnessy avait eu d’occasionnels moments de désaccord avec les militaires du Royaume stellaire, mais il avait appris en cours de route les rudiments de la politesse spatiale et, à bord d’un vaisseau, veillait à observer le protocole. Ce n’était pas là ce que Denton attendait d’un homme suivi d’une telle réputation acerbe, aussi se demandait-il parfois si l’analyste ne faisait pas preuve de prudence en raison de ses antécédents. Que ce fût ou non le cas, il s’était efforcé – avec succès – d’être un agréable passager durant leur voyage de presque six semaines entre Fuseau et Meyers.
« Permission accordée, monsieur O’Shaughnessy », dit Denton en désignant, à la gauche d’Heather McGill, le fauteuil libre qu’aurait occupé l’enseigne Varislav, le jeune officier tactique subalterne, durant un branle-bas de combat.
« Asseyez-vous, invita-t-il.
— Merci, commandant. »
O’Shaughnessy gagna le siège désigné et s’y installa, prenant soin de garder les mains loin de la console devant lui et des pavés de touches inclus dans les accoudoirs du siège. Heather tourna la tête pour lui adresser un sourire qu’il lui rendit. Le capitaine Denton garait normalement l’analyste à la place de l’OTS lorsqu’il visitait la passerelle, aussi la jeune femme en était-elle arrivée à bien mieux le connaître qu’elle ne s’y fût attendue.
Bien qu’elle eût verrouillé les pavés de contrôle qu’il évitait avec tant de soin, elle n’avait aucune intention de le lui dire. D’abord parce qu’elle ne voulait pas avoir l’air de douter qu’il sût maîtriser ses mains, ensuite parce que la prudence qu’il exerçait était assez touchante – presque émouvante.
Heather en revint à ses écrans, observant l’hémisphère de plus en plus vaste couvert par ses plateformes Cavalier fantôme. À mesure que le Reprise s’enfoncerait dans le système et que les capteurs se resserreraient derrière lui pour surveiller ses arrières, ce volume se changerait en sphère complète, mais, pour l’heure, l’attention du commandant et celle de l’officier tactique étaient focalisées sur le cône antérieur de la zone de surveillance.
L’hypertranslation du Reprise datait de trente-cinq minutes. Le contre-torpilleur avait parcouru un peu moins de trente-deux millions de kilomètres au sein du système, à une vélocité d’approche atteignant désormais 20 296 km/s. Durant la même période, les plateformes Cavalier fantôme qui l’escortaient à l’accélération réduite (pour elles) de cinq mille gravités, afin de demeurer furtives, avaient dépassé de trois minutes leur heure de renversement. Ayant plus de soixante millions de kilomètres d’avance sur le contre-torpilleur, leur vitesse ramenée à 85 413 km/s, elles se trouvaient à soixante-treize millions de kilomètres de Meyers, quatre minutes-lumière, donc assez près pour que leurs instruments passifs recueillent des informations plus détaillées.
Heather attendait patiemment, le commandant ayant décidé qu’on se servirait de lasers directionnels plutôt que des capacités supraluminiques des plateformes. En conséquence, tout ce qu’elle verrait daterait d’un peu plus de quatre minutes. Elle ne pensait toutefois pas que ce délai aurait de graves conséquences, car ce n’était pas comme si quiconque…
Une icône imprévue apparut soudain sur son écran. Une autre la suivit, puis une autre encore, et la barre de données latérale se mit à clignoter, à se transformer.
« Capitaine, s’entendit-elle dire calmement, je détecte des signaux inattendus. Beaucoup de signaux. »
« Vous en êtes tout à fait sûr, commandant ?
— Oui, monsieur O’Shaughnessy, tout à fait, répondit Lewis Denton, s’adressant un peu plus fraîchement qu’il ne l’aurait voulu au représentant personnel de la baronne de Méduse.
— Pardon, se reprit vivement ce dernier. Je ne mets pas en doute la compétence de votre personnel, et surtout pas celle du lieutenant McGill. J’ai seulement un peu de mal à assimiler les implications. Ma remarque était à classer dans la catégorie des questions redondantes qu’on pose pour laisser à son cerveau le temps de se remettre en marche.
— Vos excuses sont inutiles, assura Denton sur un ton plus normal. Je ne vous en veux pas : je ne m’attendais pas non plus à trouver un truc pareil dans les Marges. Et, entre nous, ça ne me fait pas tellement plaisir.
— Nos avis concordent de manière étonnante », répliqua O’Shaughnessy. Denton eut un reniflement sonore avant de se retourner vers le répétiteur tactique mis à jour.
Le Reprise avait cessé d’accélérer vingt-six minutes plus tôt, pour adopter une course balistique. Dans l’intervalle, ses plateformes de reconnaissance avaient atteint leur but, se dispersant pour englober Meyers à une distance d’à peine quinze secondes-lumière. D’aussi près, aucune erreur n’était possible : il y avait bien soixante et onze supercuirassés solariens, flanqués de seize croiseurs de combat, de douze croiseurs lourds, vingt-trois croiseurs légers et dix-huit contre-torpilleurs en orbite autour de la planète.
Sans parler des trois bâtiments de radoub, des deux douzaines de vaisseaux dépôt et de ce qui ressemble à deux transports de munitions. On dirait que la Nouvelle-Toscane n’est pas le seul système stellaire de la région à bénéficier de l’attention de la Flotte de guerre, ces temps-ci, songea Denton, ironique.
« Puis-je vous poser une question, monsieur O’Shaughnessy ? demanda-t-il.
— Toutes les questions que vous voulez, commandant. » L’analyste se tourna vers lui, l’air grave. « Dans une situation pareille, vous avez le droit d’apprendre tout ce que vous estimez avoir besoin de savoir.
— Merci, monsieur. J’apprécie. Ce que je me demandais, c’est si quelqu’un a une théorie pour expliquer comment un amiral de la Flotte de guerre en est arrivé à commander un groupe d’intervention de la Flotte des frontières.
— D’après ce que nous savons de Byng, ce n’est pas un pur hasard, répondit O’Shaughnessy. Il hait la Flotte des frontières. Pas autant qu’il ne nous hait, nous, peut-être, mais bien assez. Et il a suffisamment de relations pour éviter une affectation pareille sans se donner de mal. En outre, on a dû pousser les hauts cris au sein de la Flotte des frontières quand on s’est aperçu qu’on était censé abandonner un commandement pareil à un officier de la Flotte de guerre, surtout celui-là. Il a fallu qu’une personne disposant d’une influence énorme le fasse nommer à ce poste, et il a fallu qu’il veuille l’accepter.
— C’est à peu près ce que je me disais, acquiesça Denton. Si je pose la question, c’est que je ne crois franchement pas que ces gens-là… (il désigna l’écran du menton) soient là par un pur hasard eux non plus. Je pense qu’il y a un rapport entre eux et Byng. En fait, tout ça m’a l’air de suggérer assez clairement que nous sommes en butte à une machination.
— Je crains beaucoup d’être d’accord avec vous, déclara O’Shaughnessy sur un ton lourd. J’adorerais que ce ne soit pas le cas, et je suppose qu’il peut y avoir une autre explication, mais, s’il y en a une, je ne l’ai pas encore trouvée.
— Je ne crois pas que Byng ait tiré sur le commodore Chatterjee par accident ou sous l’effet de la panique. » La voix de Denton était dure, tranchante. « Plus maintenant. Je ne sais pas qui se tient derrière ça, encore que je hasarderais bien quelques hypothèses fondées sur des événements antérieurs dans le Quadrant, mais quelqu’un veut nous faire entrer en guerre contre la Ligue. Et ces vaisseaux-là… (un autre bref et furieux signe du menton vers le répétiteur principal) sont le marteau pour s’assurer qu’il s’agisse d’une guerre courte et meurtrière.
— Nous n’avons pas intérêt à trop nous ancrer dans cette conclusion, commandant. Je le dis en tant qu’analyste qui s’est parfois trop avancé sur une branche avant de la voir scier derrière lui. Ayant toutefois jeté ainsi mon ancre professionnelle, j’estime que vous avez raison. Contrairement à vous, toutefois, je n’ai pas idée de la gravité des probabilités militaires qu’induit la présence de ces gens, et j’aimerais en acquérir une.
— Contre les forces dont nous disposons dans le Quadrant pour le moment ? » O’Shaughnessy hocha la tête. « Pas bonnes, reprit Denton. C’est même un gros euphémisme. En termes techniques, je pense que la réponse serait : « On est baisés. »
— Je craignais que vous ne disiez ça.
— Ne vous méprenez pas, monsieur. On pourrait leur faire mal, sans doute même très mal, mais on n’a strictement aucune chance de les arrêter s’ils sont prêts à insister. Les croiseurs de combat et le menu fretin, tchac ! » Denton claqua des doigts. « Mais ces gros salopiauds, c’est une autre histoire. On pourrait sans doute les tailler en pièces tant que les capsules à Mark 23 tiendraient, mais il faudrait énormément de coups au but pour en démolir un et nous n’avons pas une réserve inépuisable de capsules. Pire encore, nous n’avons aucun poseur de capsules. Nous pouvons juste en porter et en déployer extérieurement, ce qui les rend bien plus vulnérables et moins flexibles d’un point de vue tactique. Elles seraient surtout efficaces dans le cadre d’un déploiement purement défensif, avec beaucoup de liens de contrôle à bord des vaisseaux, mais il nous faudrait déterminer très à l’avance à quel endroit on en aurait besoin pour les y faire arriver avant les Solariens – elles et assez de vaisseaux pour leur faire tirer des salves sérieuses –, ce qui ne serait pas une tâche aisée.
» Il est bien plus probable qu’on se retrouve à devoir les affronter sans réserve importante – surtout si on estime nécessaire d’assurer la sécurité de Fuseau et d’y mettre en place l’essentiel des capsules. En ce cas, il faudra utiliser des unités mobiles pour couvrir les autres systèmes du Quadrant, donc rien de plus lourd qu’un Victoire ou un Saganami-C, qui se serviront surtout de ce qu’ils peuvent tirer avec leurs tubes internes… donc pas des Mark 23.
» À ce que j’ai entendu dire des nouveaux modèles d’ogives des Mark 16, on pourrait probablement placer quelques bons coups, même contre des vaisseaux du mur, une fois les capsules évacuées, mais, à mon avis, pas assez pour les descendre. En tout cas pas assez pour que ça fasse une différence. Et ce à supposer qu’ils ne décident pas de se scinder en petits groupes d’intervention et d’attaquer les systèmes stellaires du Quadrant individuellement – ce qui, soit dit en passant, nous obligerait à diviser tout ce que nous avons, pas seulement les capsules à Mark 23, en minuscules détachements si nous voulions vaguement protéger l’ensemble du Quadrant. Or notre seule vraie chance d’infliger des dégâts significatifs à des vaisseaux du mur serait de rester concentrés et de leur balancer toute la purée hors de leur portée efficace en propulsion. Nous diviser en petites unités pour défendre des cibles multiples nous ferait plus de mal qu’à eux.
— Et le terminus de Lynx ?
— C’est sans doute une autre histoire, monsieur. D’une part, la plupart des forteresses sont à présent actives, et chacune est largement plus solide que n’importe quel supercuirassé solarien de merde jamais construit. D’autre part, la Première Force est cantonnée juste de l’autre côté du terminus. Croyez-moi, si ces gens-là veulent inviter la duchesse Harrington à danser après ce qu’elle a fait aux Havriens en Manticore, ils sont cuits.
— Que pensez-vous qu’ils feront ?
— Je ne suis qu’un pacha de contre-torpilleur, monsieur O’Shaughnessy. De nature terriblement soupçonneuse, peut-être, mais tout de même. Ce genre d’estimation stratégique est tout à fait hors de ma portée.
— Je m’en rends compte et je ne vous demande pas des miracles, mais j’aimerais vraiment avoir votre opinion.
— Eh bien, si c’était moi, et s’il s’agit vraiment d’un plan orchestré, d’une machination conçue pour nous virer une bonne fois pour toutes du Quadrant, je commencerais par démolir notre centre administratif.
— Vous attaqueriez Fuseau ?
— Sans une hésitation, affirma Denton. Je foncerais là-bas en estimant que, si les Manties voulaient me combattre, il leur faudrait venir à moi, loin du terminus, selon mes propres termes. Je m’attendrais à recevoir quelques mauvais coups, mais l’Amirauté n’autoriserait jamais une force vraiment sérieuse à trop s’éloigner du terminus de Lynx, étant donné la situation dans le système mère. Donc je n’aurais à affronter que les unités commandées par l’amiral du Pic-d’Or. Si jamais elles renonçaient à me combattre, l’Empire stellaire concéderait de facto l’autorité sur tout l’amas de Talbot, ce qui me permettrait de rassembler les autres systèmes à mon gré. Je ne démolirais pas autant de vaisseaux manticoriens mais j’aurais atteint mon objectif premier avec un minimum de pertes. Sans parler du coup au moral porté à tous ces gens qui viennent de voter pour rejoindre l’Empire stellaire si la Flotte s’enfuit au lieu de les défendre. »
Il s’exprimait froidement, avec confiance. Soudain, il marqua une pause puis nuança son propos.
« C’est ce que je ferais si j’étais chargé de l’opération, et c’est sûrement ce que ferait n’importe qui dans l’autre camp… s’il était capable de trouver son cul à deux mains et s’il avait une appréciation réaliste de l’équilibre des compétences militaires. D’après ce qu’on a vu des Solariens, toutefois, il est tout à fait possible qu’ils ne l’aient pas. Auquel cas, ils peuvent très bien décider de filer droit vers le terminus. Ce serait logique s’ils se méprenaient sur l’efficacité de nos forces respectives : prendre et tenir le terminus, nous couper de tout renfort venu du système mère puis passer au rouleau compresseur les forces isolées dans le Quadrant. Bref, sans savoir avec quelle justesse ils estiment nos capacités, il est impossible de deviner ce qu’ils vont faire. Sauf, bien sûr, qu’à mon avis nous pouvons avoir la certitude que ça ne nous plaira pas.
— Je le répète, il est effarant de constater à quel point nos points de vue concordent, dit O’Shaughnessy.
— Ma foi, sauf votre respect, monsieur, je pense qu’il est temps d’annuler votre mission diplomatique. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai l’impression que nous plaindre des actes de Byng ou présenter une lettre expliquant notre réaction ne servira pas à grand-chose. Compte tenu de ce qui s’est passé la dernière fois que nos contre-torpilleurs ont vu de trop près des croiseurs de combat solariens, j’aimerais autant ne pas m’approcher plus que ça de leurs vaisseaux du mur.
— Commandant, pour ce que ça vaut, je vous approuve à cent pour cent. »
« Le revoilà, lieutenant, dit le second maître Coker.
— Où ça ? »
Bristow regarda à nouveau par-dessus l’épaule de son subordonné, le front plissé. La signature d’impulsion du mystérieux contre-torpilleur – en supposant qu’il s’agît bien de cela – avait disparu une demi-heure plus tôt. À présent, elle était de retour mais, alors qu’il accélérait à cinq cents gravités en pénétrant dans le système, il décélérait désormais à bien plus de six cents. Visiblement, il avait changé d’avis quant à sa destination.
« Ils n’ont jamais branché leur transpondeur, monsieur, observa Coker.
— Je m’en étais rendu compte, second maître, répondit Bristow avec une pointe d’ironie.
— Vous croyez qu’ils ont vu quelque chose qui ne leur a pas plu, monsieur ? demanda le sous-officier en ricanant.
— C’est exactement ce que je crois, oui, dit lentement Bristow. Et c’est bien ce qui m’ennuie.
— Monsieur ?
— Comment diable ont-ils pu voir quoi que ce soit pour les rendre nerveux à une telle distance ? » demanda le lieutenant. Comme son subordonné fronçait le sourcil en une moue peu satisfaite, il hocha lentement la tête. « C’est aussi mon avis. Bien sûr, que nous puissions ou non en convaincre l’amiral Crandall est une tout autre histoire, n’est-ce pas ? »
L’amiral de la Flotte Sandra Crandall était une femme solidement bâtie, aux cheveux acajou et aux yeux bruns durs. Elle était toujours tirée à quatre épingles dans un uniforme à la coupe parfaite, mais il semblait pourtant à Hongbo Junyan qu’un parfum de décomposition subliminal la suivait à l’instar d’un encens rance.
Côté positif, elle paraissait plus intelligente que Josef Byng. Côté négatif, elle était encore plus entêtée que lui et au moins aussi pétrie de l’arrogance propre aux officiers de la Flotte de guerre.
Ou qu’il l’avait été, corrigea le vice-commissaire. Le messager de la flotte arrivé deux heures plus tôt de Nouvelle-Toscane avait annoncé le changement d’état de l’amiral. À titre personnel, Hongbo y aurait vu une amélioration, même si cela ne poussait pas les événements exactement là où le voulaient ses… clients de Manpower. Tout le monde, cependant, ne partageait pas cette vision de l’univers : Crandall en était très légèrement irritée.
Ce qui était d’ailleurs la raison de la réunion de l’après-midi.
« Je me fous de ce que disaient leurs putain de « messages d’avertissement » à Josef Byng ! gronda l’amiral en jetant un regard furieux à Lorcan Verrochio, de l’autre côté de la table de conférence, comme s’il s’agissait d’un Mantie. Et je me fous comme d’une guigne de ce qui est arrivé à leurs satanés contre-torpilleurs ! Ces salopards ont détruit un croiseur de combat de la Flotte de la Ligue solarienne avec tout son équipage à bord.
— Mais seulement après que l’amiral Byng a… commença Verrochio.
— Je me branle de ce que Byng a fait ou pas, l’interrompit furieusement Crandall, livide. D’abord parce que les seules preuves qu’on en a sont celles qu’ils ont jugé bon de fournir et que je ne leur fais aucune confiance. Mais aussi, et surtout, parce que ça n’a pas la moindre importance, bordel de merde ! La Ligue solarienne ne peut pas accepter ça – pas d’une bon Dieu de petite flotte pisseuse d’au-delà des Marges, quelles que soient les provocations qu’elle estime avoir endurées. Dieu seul sait qui essaierait de faire une connerie après ça !
— Mais les Manticoriens ne sont pas typiques de…
— Ne me parlez pas encore de leurs super-armes, monsieur le commissaire, fit sèchement Crandall. Je vous accorde qu’ils disposent visiblement de missiles à plus longue portée que nous ne le supposions. Ça pourrait bien expliquer toutes les fables ridicules qu’on a entendues à propos de leur foutue guerre contre les Havriens. Mais ce qu’ils ont pu faire contre une douzaine de croiseurs de combat de la Flotte des frontières ne les aidera pas beaucoup contre la défense antimissile intégrée moderne de neuf escadres de vaisseaux du mur, plus leurs soutiens. Faites-moi confiance : il leur faudra bien plus que quelques tours fantaisie avec des missiles pour arrêter ma force d’intervention ! Et je n’ai pas l’intention de rester ici les doigts dans le cul en attendant qu’ils s’organisent.
— Comment ça, « qu’ils s’organisent » ? s’enquit Hongbo sur un ton soigneusement dépourvu de provocation.
— Ils n’avaient visiblement pas idée que ma force d’intervention se trouvait dans les environs, sinon ils n’auraient jamais fait une connerie pareille. Mais maintenant ils le savent – ou, du moins, ils en savent plus qu’ils n’en savaient. À qui croyez-vous qu’appartenait cette mystérieuse empreinte hyper d’hier matin, monsieur Hongbo ? Je ne sais pas ce qu’elle faisait là mais je sais qu’elle appartenait à un vaisseau mantie et que, quel qu’ait été son but initial, il s’en est retourné tout droit parler de mon mur de bataille à ses supérieurs. Alors, puisqu’ils sont au courant, je ne compte pas leur laisser le temps d’envoyer leurs propres vaisseaux du mur de Manticore !
— Amiral ! intervint Verrochio avec autant de conviction que possible (au bénéfice des enregistreurs, bien sûr), je ne puis autoriser de représailles contre les Manticoriens sans avoir reçu l’approbation d’une plus haute autorité du ministère ! » Il leva une main pareille à un panneau stop et enchaîna très vite, alors que Crandall enflait visiblement. « Je ne dis pas que vous n’avez pas entièrement raison. Et, si les informations dont nous disposons sont exactes, je pense très probable que l’approbation du ministère ne tarderait pas. Comme vous le dites, laisser passer un affront pareil, créer un précédent pour les autres flottes néobarbares, pourrait être désastreux. Mais prendre une décision qui signifierait la guerre avec une puissance étendue sur de multiples systèmes stellaires et profondément impliquée dans les transports commerciaux de la Ligue dépasse de très loin mon autorité en tant que gouverneur de la Sécurité aux frontières. »
Hongbo éprouva une inhabituelle admiration pour le jeu de jambes de son supérieur théorique. Si Verrochio avait joué de Byng comme d’un violon, il jouait de Crandall comme d’un quatuor à cordes entier ! Tout marchait encore mieux que ni l’un ni l’autre fonctionnaire ne l’avait espéré, du moins en ce qui concernait leur absence de responsabilité. En ce qui concernait le sort prochain d’autres gens, c’était sans doute différent, mais il n’y pouvait pas grand-chose et, d’un point de vue tout à fait égoïste, il n’aurait pu souhaiter mieux. Verrochio et lui avaient fait ce qu’on attendait d’eux, se gardant des foudres d’Ottweiler et de ses employés, et ils avaient en outre fort bien effacé leurs traces. Le départ de Byng pour la Nouvelle-Toscane avait été sa propre décision et, si Hongbo était authentiquement choqué par ce qu’avaient fait les Mandes – et par la facilité avec laquelle ils l’avaient fait –, nul ne pourrait le leur reprocher, à Verrochio ou à lui. Et, à présent, le commissaire s’était officiellement positionné – et son subordonné avec lui, par extension – comme la voix civile de la raison face à la pugnacité réflexe militaire.
Ce qui sera très appréciable s’il s’avère que notre bon amiral sous-estime les Manties ne serait-ce qu’à moitié autant que je le pense, songea Hongbo. Crandall croit exercer des représailles standard contre des néobarbares hautains, des opérations comme la Flotte en a conduit des centaines, qu’elle l’admette ou non. Mais ce ne sont pas des néobarbares du commun, même en ne tenant compte que de ce qui s’est déjà passé. Malheureusement, elle n’a pas la moindre idée du degré de cette différence, et elle n’écoutera jamais un type comme Thurgood. Après tout, il n’est que de la Flotte des frontières. Que pourrait-il bien savoir des combats entre vaisseaux du mur ?
« Ma foi, vous connaissez mieux que moi les limites de votre autorité, monsieur, dit l’amiral en réponse à la protestation de Verrochio, non sans un rictus au bord du mépris. Toutefois, je connais les limites de la mienne et aussi mes responsabilités. Avec tout le respect que je dois à votre besoin d’approbation du ministère, je n’ai donc aucune intention de l’attendre.
— Que voulez-vous dire ? demanda Verrochio d’une voix tendue.
Que je partirai dans les quarante-huit heures, monsieur le commissaire, conclut platement Crandall. Et que les Manties ne seront pas du tout enchantés de me voir. »